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Quentin et la mouche

Il y a bien longtemps, dans la ville de Leuven, vivait un forgeron. Le brave homme avait un fils prénommé Quentin. Enfant, Quentin connaissait déjà les rudiments du métier de forgeron, et, devenu un jeune homme, il devint expert dans la confection de fers à cheval, d'épées, mais aussi d'objets qui relevaient du domaine de l'art. Son père se réjouissait de voir que Quentin prendrait facilement la relève. Quentin n'envisageait d'ailleurs pas d'autre avenir: il avait acquis une habileté manuelle peu commune, et, surtout, un grand amour pour la lumière hésitante des flammes. Quand sa journée de travail était terminée, il s'asseyait sur un banc, devant la forge de son père, et regardait passer les gens. Quentin aimait beaucoup les observer. Un jour, ses yeux se posèrent sur une jeune fille et ne purent plus s'en détacher tant elle était merveilleuse. Bien vite, son coeur ne battait plus que pour elle, à tel point qu'il se postait chaque jour sur le banc pour avoir le bonheur de la voir passer. Les jours où elle ne passait pas, Quentin était d'humeur triste et morose, il battait le fer avec rage. Mais quand il l'apercevait, son coeur était empli de joie et de bonne humeur. N'osant pas l'aborder, il décida de la suivre pour savoir où elle habitait. Son désespoir fut immense quand il apprit qu'elle était la fille d'un peintre célèbre de la ville: jamais il n'aurait les moyens d'épouser une riche héritière... Quentin se mit alors à dépérir...
Un jour pourtant, son tourment, sa rage aussi, étaient si grands qu'il décida de se faire engager chez le peintre célèbre en tant qu'ouvrier pour mélanger les couleurs: c'était le seul moyen de côtoyer Magdeleine, sa bien-aimée. Le père de Quentin trouva cette idée absurde:
- Cette Magdeleine n'est pas une fille pour toi, elle est d'ailleurs fiancée à un jeune peintre de talent qui travaille dans l'atelier de son père. Et puis tu as un bon métier, il y a des tas d'autres filles qui seraient prêtes à faire ton bonheur! Mais Quentin suivit son projet. Les conditions de travail étaient bien difficiles, mais ce n'était rien en échange de la voir, elle, chaque jour. De plus, il apprenait beaucoup: il observait son maître et ses apprentis travailler, et, bientôt, les lois de la perspective et la recherche de la lumière n'eurent plus de secrets pour lui. Pour s'exercer, Quentin dessinait sur les murs de sa chambre, le visage de Magdeleine...
Un jour, elle entra en pleurs dans l'atelier: elle avait surpris son fiancé en train d'en courtiser une autre. Ne parvenant pas à la consoler, son père décida finalement de renvoyer cet apprenti qui, pourtant, travaillait si bien. Dans ses sanglots, Magdeleine avait laissé tomber son mouchoir. Quentin s'empressa de le ramasser et fut récompensé par un sourire de la jeune fille qui lui réchauffa le coeur.
Une place d'apprenti était donc disponible. Quentin se proposa, argumentant qu'il avait eu déjà bien le temps d'observer l'art de peindre, et qu'il avait profité des conseils donnés aux apprentis par le maître. Il ajouta:
- J'aimerais beaucoup reproduire les ombres et les lumières que j'ai regardées tant de fois quand je travaillais dans la forge.
Mais le grand peintre refusa de " laisser gâcher ses belles toiles par un broyeur de couleurs ". Ne s'avouant pas vaincu malgré les nombreux refus qu'il essuyait chaque fois auprès de son maître, Quentin continua à s'exercer en cachette sur les murs de sa chambre.
Un jour, s'estimant prêt à montrer de quoi il était capable, Quentin se mit au travail dès l'aube. Il avait choisi de travailler sur le tableau préféré de son maître, celui qui représentait " l'Annonciation ". La Vierge peinte sur cette toile ressemblait d'ailleurs étrangement à Magdeleine. Alors que toute la maisonnée dormait encore, Quentin s'affaira pendant plusieurs heures devant ce tableau.
A peine entré dans l'atelier, son maître poussa de grands cris: une mouche s'était posée sur le nez de la Vierge Marie! Il essaya par tous les moyens de la faire s'envoler, mais rien n'y faisait: la mouche restait inébranlable. Alors, le grand peintre s'approcha de plus près... Quel ne fut pas son étonnement quand il se rendit compte que cette fameuse mouche n'était pas vivante, mais peinte avec une telle précision qu'on pensait pouvoir la prendre entre ses doigts! Sa colère n'en fut que plus grande:
- Qui a osé porter la main sur le tableau dont je suis le plus fier? J'exige que celui-là se dénonce immédiatement sous peine d'être chassé de la maison sur le champ!
Inutile de vous dire que Quentin n'en menait pas large... Il se dénonça pourtant:
- C'est moi maître, je l'avoue humblement. Il me fallait absolument prouver que j'étais moi aussi capable de reproduire le monde sur une toile. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez...
Le maître s'adoucit et, reconsidérant l'oeuvre, reconnut que Quentin avait largement prouvé son talent. Il prit donc le jeune homme comme apprenti tout en lui prédisant une brillante carrière de peintre.
Quentin était aux anges! Son bonheur fut parfait quand il s'aperçut qu'il avait déjà conquis le coeur de Magdeleine: la jeune fille avait été touchée par la ferveur et la douceur qu'elle avait lues dans le regard du serviteur, elle était déjà amoureuse de lui. Le maître peintre ne fit d'ailleurs aucunes difficultés à leur mariage: Quentin était en effet devenu son élève préféré.
Leurs noces furent donc célébrées avec faste. Quentin devint un peintre renommé et Magdeleine fut l'une des plus grandes admiratrices de ses oeuvres. Dans la bonne ville de Leuven, les gens disent qu'ils vécurent très heureux ensemble, et que s'ils ne sont pas morts, leur bonheur est encore parfait aujourd'hui...
 

Julie Boitte

 

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